Nirvana : Bleach

Nirvana Bleach : avant la déflagration

Nirvana Bleach : avant la déflagration

Avant Nevermind, Nirvana ne remplissait pas les stades. Pas de « Smells Like Teen Spirit ». Pas de MTV en boucle. Pas de phénomène mondial. En 1989, le groupe traîne encore ses guitares saturées dans l’underground de Seattle.

Et puis il y a Bleach.

Le premier album de Nirvana ne cherche pas encore la lumière. Il cogne. Il grince. Il respire le garage, le punk et les amplis poussés un peu trop loin. Pourtant, derrière cette muraille de bruit, quelque chose dépasse déjà.

Une mélodie.

Un morceau comme « About a Girl » suffit à fissurer l’image du trio bourrin. Et rétrospectivement, le contraste devient presque fascinant. Car on connaît la suite. Eux, à ce moment-là, pas encore.

Alors, Bleach, c’était quoi avant que Nirvana ne devienne Nirvana ?

Nirvana – Bleach

Prêt à remettre Bleach sur la platine ?

Avant Nevermind, il y a eu Bleach

Aujourd’hui, le nom Nirvana suffit à remplir une pièce. En 1989, l’histoire est beaucoup moins spectaculaire.

Le groupe gravite alors autour de la scène underground de Seattle. Kurt Cobain tient la guitare et le chant. Krist Novoselic joue de la basse. Chad Channing est derrière les fûts. Pas encore de Dave Grohl. Pas encore de Nevermind. Et surtout, pas encore de statut de groupe culte.

Leur terrain de jeu s’appelle Sub Pop. Le label indépendant de Seattle commence alors à imposer un son et une esthétique qui vont largement contribuer à définir la scène locale. Nirvana y a déjà sorti le single Love Buzz / Big Cheese en 1988. Le disque attire l’attention du label et ouvre la porte à un premier album.

Puis Nirvana entre aux Reciprocal Recording Studios, à Seattle, à la fin de 1988. Jack Endino prend les commandes. Les sessions vont vite. Très vite même. Environ trente heures de studio suffisent pour enregistrer l’essentiel de Bleach. Le coût total atteint seulement 606,17 dollars.

Le résultat sort en juin 1989 chez Sub Pop.

Et il ne ressemble absolument pas au Nirvana que le grand public découvrira deux ans plus tard.

Pas question ici de chercher le tube parfait. Bleach avance à coups de riffs lourds, de guitares abrasives et de hurlements. Le disque colle à son époque. Il colle aussi à son environnement.

Mais attention au piège du recul.

On sait que Nevermind arrive ensuite. On sait que « Smells Like Teen Spirit » va retourner la planète. On sait que Nirvana va devenir gigantesque.

En 1989, eux ne le savent pas.

Alors oublions quelques minutes le mythe Nirvana. Remettons Bleach sur la platine comme si on ne connaissait pas la suite.

Et là, le disque devient beaucoup plus intéressant.

UN RAZ DE MARÉE INVISIBLE

  • Bleach sort en juin 1989 chez Sub Pop. Le disque circule surtout dans le réseau indépendant et la scène alternative. Nirvana commence à attirer l’attention, mais le groupe reste encore loin du phénomène mondial qu’il deviendra deux ans plus tard.
  • La presse spécialisée remarque pourtant le trio. Le nom de Nirvana commence à circuler dans cette petite scène de Seattle qui intrigue de plus en plus les amateurs de rock alternatif.
  • Mais personne ne regarde encore Bleach comme le premier chapitre d’un futur raz-de-marée.
    Et c’est peut-être ce qui rend sa réception si intéressante aujourd’hui.
    À sa sortie, Bleach est simplement le premier album d’un groupe prometteur de Seattle.

À l’époque, Bleach ne passe pas inaperçu

  • Il faut remettre les choses dans leur contexte. Quand Bleach sort en juin 1989, Nirvana n’est pas encore un groupe mondial. Mais dire que personne ne remarque le disque serait faux. La presse spécialisée commence déjà à tendre l’oreille. Le NME lui colle 8/10 en juillet 1989. Le critique Edwin Pouncey salue notamment le son massif du disque et son efficacité quand Nirvana reste dans des morceaux courts et nerveux. Quelques mois plus tard, d’autres critiques se montrent beaucoup moins convaincus. Une chronique du Courier reproche notamment au groupe de manquer encore d’une identité suffisamment forte face aux autres formations de Sub Pop.
  • Bref, Bleach intrigue. Il divise aussi. Et surtout, il ne se vend pas encore comme un futur classique. Sub Pop indique que l’album atteint environ 40 000 exemplaires vendus avant Nevermind. À l’échelle du label, c’est loin d’être anecdotique. Mais on est encore très loin du phénomène qui arrive deux ans plus tard. Nirvana commence pourtant à sortir de Seattle. La presse britannique parle de plus en plus du groupe. Les concerts attirent davantage de monde. Le nom circule.
  • Le feu prend. Il ne brûle simplement pas encore toute la planète. Et c’est peut-être la meilleure façon de comprendre Bleach : en 1989, on peut déjà voir les étincelles. Personne ne sait encore qu’elles vont finir par mettre le feu aux années 90.

Un Nirvana encore brut

Avec Bleach, Nirvana ne cherche pas encore à faire dans la dentelle. Le groupe avance à coups de riffs épais, de guitares saturées et de batterie qui frappe sans demander la permission.

Un disque qui cogne

Dès les premières secondes, le ton est donné.

Les guitares de Kurt Cobain sont grasses. La basse de Krist Novoselic leur colle aux basques. Derrière, la batterie de Chad Channing martèle le tout avec une énergie presque primitive.

Et Jack Endino ne cherche pas à polir les angles.

La production garde cette rugosité qui colle parfaitement aux conditions d’enregistrement et à l’esprit de la scène de Seattle. Le son reste compact, abrasif, parfois franchement crasseux. Rien ne semble vouloir flatter l’oreille.

C’est justement ce qui fait fonctionner Bleach. Le disque ne cherche pas encore à séduire tout le monde. Il veut faire du bruit. Tu montes le volume et les murs prennent cher.

À côté, Nevermind semblera presque luxueux. La production de Butch Vig donnera plus d’espace aux morceaux, davantage de profondeur et surtout une puissance beaucoup plus accessible.

Bleach, lui, préfère te mettre l’ampli directement dans la tronche.

Kurt Cobain n’a pas encore tout montré

Pourtant, réduire Bleach à une collection de riffs furieux serait une erreur.

Cobain sait déjà écrire des mélodies. Il sait aussi créer des refrains qui restent en tête. Seulement, il les cache encore derrière une épaisse couche de distorsion et de rage.

Il y a donc deux Nirvana dans ce disque.

Celui qui cogne.

Et celui qui commence à laisser passer quelques éclats de lumière.

Le second apparaît notamment sur « About a Girl ».

Et là, changement d’ambiance.

Le morceau ne ressemble presque pas au monstre sonore que Bleach semble vouloir être. La guitare devient plus légère. La mélodie prend le dessus. Cobain laisse enfin respirer sa voix.

Comme si, au milieu de tout ce vacarme, quelqu’un venait soudain d’ouvrir une fenêtre.

Et cette fenêtre va devenir sacrément importante pour la suite.

1989, Nirvana sort son premier album "Bleach"
1989 Nirvana sort son premier album « Bleach »

« About a Girl » change tout

Et puis, au milieu de ce mur de guitares, Nirvana fait quelque chose d’assez inattendu.

Le groupe ralentit.

La guitare s’allège. La mélodie prend de la place. Kurt Cobain chante au lieu de hurler. Et soudain, Bleach laisse apparaître un autre visage.

« About a Girl » arrive comme une fenêtre entrouverte dans une pièce remplie de fumée.

Le contraste saute aux oreilles. Le morceau semble presque trop propre pour l’album. Pourtant, il n’est pas tombé là par accident.

Cobain a toujours aimé la pop. Les Beatles comptaient parmi ses premières grandes influences. En 1989, il expliquait même que la veille de l’écriture de « About a Girl », il avait écouté les Beatles en boucle. Le lendemain, la chanson était là.

Et ce détail change complètement la façon d’écouter Bleach.

Parce que Nirvana ne découvre pas soudainement la mélodie avec Nevermind. Elle était déjà là.

Cobain l’a d’ailleurs expliqué plus tard : au moment d’enregistrer Bleach, le groupe avait déjà plusieurs morceaux plus pop, dont « About a Girl » et « Polly ». Mais il avait choisi de mettre davantage de titres abrasifs sur l’album.

Le plus drôle, c’est que « About a Girl » représentait alors une vraie prise de risque dans l’underground. Cobain racontait qu’intégrer une chanson pop aux accents de R.E.M. sur un disque grunge pouvait sembler presque déplacé dans cette scène.

Aujourd’hui, le morceau paraît évident.

À l’époque, beaucoup moins.

Et c’est justement ce qui rend Bleach passionnant. Derrière les riffs qui cognent et les hurlements, Nirvana possède déjà cette arme redoutable : savoir écrire une mélodie que tu peux fredonner après seulement quelques écoutes.

Le groupe n’a pas encore trouvé la formule de Nevermind.

Mais dans ce vacarme, Cobain vient de dégoupiller quelque chose de beaucoup plus dangereux qu’un riff : une chanson que le monde entier finira par chanter.

Les morceaux qui donnent son identité à Bleach

Les morceaux qui donnent son identité à Bleach
NIRVANA 1989 © Ian T.Tilton

Bleach ne se résume pas à un gros mur de guitares.

Le disque possède plusieurs visages. Certains cognent. D’autres rampent. Et, parfois, une mélodie vient foutre le bordel dans tout ça.

Plutôt que de dérouler les morceaux un par un, autant garder ceux qui racontent vraiment quelque chose de Nirvana en 1989.

« Blew » ouvre les hostilités

Dès les premières secondes, Bleach ne demande pas la permission.

« Blew » pose le décor. Guitare lourde. Basse massive. Batterie sèche. La voix de Cobain flotte au-dessus du chaos avant de revenir te percuter.

Le morceau possède déjà cette capacité à transformer un riff simple en véritable rouleau compresseur.

Et surtout, il donne immédiatement la couleur du disque.

Bienvenue dans le Nirvana de 1989.

Pas celui de Nevermind. Pas encore.

« School » tourne en boucle dans ta tête

Puis arrive « School ».

Le morceau repose sur une idée presque rudimentaire. Un riff. Quelques variations. Une tension qui monte. Et cette répétition finit par devenir hypnotique.

C’est précisément là que Nirvana est efficace.

Le groupe ne cherche pas à empiler les idées. Il prend un motif et le martèle jusqu’à ce qu’il s’incruste dans ton crâne.

Trois accords peuvent parfois faire plus de dégâts qu’une usine à riffs.

Et derrière cette simplicité apparente, on retrouve déjà une recette que Cobain perfectionnera ensuite : un couplet qui serre la vis, puis une décharge qui libère tout.

« Negative Creep » montre les crocs

Avec « Negative Creep », le disque passe encore un cran au-dessus.

La guitare devient plus sale. La voix de Cobain se transforme en cri. Le morceau avance avec une brutalité presque animale.

Ici, pas question de chercher la subtilité.

Negative Creep fonctionne au physique. Tu montes le volume et le morceau prend toute la pièce.

C’est aussi l’un des meilleurs exemples du Nirvana de Bleach : bruyant, tendu, abrasif et parfaitement à l’aise dans le chaos.

« About a Girl » casse le scénario

Et puis il y a « About a Girl ».

On en a déjà parlé, mais le morceau mérite sa place ici. Parce qu’il casse complètement la dynamique de l’album.

Après les riffs lourds et les hurlements, Cobain sort une chanson presque pop.

La mélodie respire. La guitare s’allège. Le refrain reste immédiatement en tête.

Et soudain, une autre possibilité apparaît.

Nirvana pouvait faire beaucoup plus que du bruit.

Avec « About a Girl », Cobain montre déjà le talent mélodique qui deviendra l’une des signatures du groupe. Le morceau ne ressemble pas à une anomalie dans Bleach.

Avec le recul, il ressemble plutôt à un avertissement.

« Love Buzz » donne au disque une autre couleur

Enfin, « Love Buzz » apporte quelque chose de différent.

Le morceau n’est pas une composition originale de Nirvana. Il s’agit d’une reprise de Shocking Blue, groupe néerlandais de la fin des années 1960.

Nirvana la transforme pourtant à sa manière.

La basse de Krist Novoselic prend une place énorme. La guitare reste tendue. Cobain injecte cette nervosité qui colle parfaitement au reste du disque.

Et surtout, le morceau possède déjà ce petit truc qui rend Nirvana reconnaissable après quelques secondes.

C’est lourd.

C’est bizarre.

Et surtout c’est accrocheur.

Et c’est exactement le genre de morceau qui te rappelle que Bleach n’est pas seulement un album de grunge : c’est déjà un album de Nirvana.

Au fond, ces cinq titres racontent presque toute l’histoire du disque.

« Blew » pose le décor. « School » installe la tension. « Negative Creep » lâche les chiens. « About a Girl » ouvre une brèche. « Love Buzz » montre que Nirvana commence déjà à avoir sa propre gueule.

Et derrière cette apparente sauvagerie, une chose devient de plus en plus évidente : Cobain n’a pas encore trouvé la formule qui fera exploser Nirvana. Mais il possède déjà les ingrédients.

NIrvana : Bleach

Jack Endino et le son de Bleach

Sur Bleach, le son ne cherche pas à être joli.

Il cherche à être vivant.

Et derrière cette rugosité, il y a un nom : Jack Endino.

Jack Endino n’essaie pas de dompter Nirvana

À l’époque, Endino travaille depuis le Reciprocal Recording à Seattle. Le studio est au cœur de cette scène indépendante qui gravite autour de Sub Pop.

GEEK MOI CA :  Pearl Jam : Ten

Nirvana y enregistre Bleach dans des conditions très éloignées des grosses productions qui attendront le groupe quelques années plus tard.

Le budget est minuscule. Les sessions avancent rapidement. Pas question de passer des semaines à chercher le son parfait.

Mais Endino ne transforme pas ces contraintes en handicap.

Il les utilise.

Les guitares restent épaisses. La batterie conserve son côté brut. La basse cogne sans chercher à devenir élégante. La voix de Cobain reste plantée au milieu du vacarme.

Tu entends le groupe. Pas une usine à post-production.

Et c’est précisément ce qui donne sa personnalité à Bleach.

Un petit budget ne donne pas forcément un petit son

Le raccourci serait tentant.

« Bleach sonne brut parce que Nirvana n’avait pas d’argent. »

Pas vraiment.

Le budget explique certaines conditions de travail. Il ne suffit pas à expliquer le résultat.

Endino connaît la scène de Seattle. Il sait aussi ce que Sub Pop recherche à cette époque : un son lourd, direct, imparfait, mais qui possède suffisamment de caractère pour traverser les enceintes.

Le résultat colle donc au groupe.

Les guitares mordent. La batterie claque. Les silences respirent. Les imperfections restent audibles.

Rien ne semble avoir été repassé au fer à repasser.

Et tant mieux.

Parce que si Bleach avait été produit comme un disque de hard rock parfaitement lisse, il aurait probablement perdu une partie de ce qui le rend aussi identifiable.

Puis Nevermind change complètement la perspective

Deux ans plus tard, Nirvana retrouve une autre dimension en studio.

Pour Nevermind, le groupe travaille avec Butch Vig. Le contexte n’a plus rien à voir. Le label change. Les moyens augmentent. Les ambitions aussi.

Le son devient plus ample.

Les guitares gagnent en profondeur. La batterie frappe avec davantage de précision. Les voix ressortent mieux. Chaque élément trouve davantage sa place dans le mix.

Et surtout, le disque peut toucher beaucoup plus large.

La comparaison est intéressante parce qu’elle montre que Bleach n’est pas simplement une version « moins bien produite » de Nevermind.

Ce sont deux choix de production qui correspondent à deux moments complètement différents de l’histoire du groupe.

Bleach vient d’une scène.

Nevermind va bientôt exploser à sa figure.

Et quelque part entre les deux, Nirvana va passer du petit studio de Seattle à l’un des plus gros séismes de l’histoire du rock.

C’est aussi pour ça que le son de Bleach compte autant.

Tu n’entends pas encore la future machine Nirvana. Tu entends le groupe avant qu’on lui apprenne à faire trembler le monde.

Bleach n’est pas encore Nevermind

Deux ans séparent Bleach de Nevermind. Deux ans seulement. Pourtant, quand on passe de l’un à l’autre, on a presque l’impression d’écouter deux groupes différents.

Le groupe reste le même à la base. Les guitares sont toujours là. La rage aussi. Kurt Cobain n’a pas soudainement appris à écrire des chansons.

Ce qui change, c’est l’échelle.

D’un sous-sol de Seattle à la planète entière

Bleach sort en 1989 chez Sub Pop.

Le disque appartient encore pleinement à la scène indépendante de Seattle. Le son est brut. Les morceaux sont souvent courts. Les guitares prennent énormément de place. Nirvana joue comme un groupe qui doit encore convaincre ceux qui se trouvent devant lui.

Puis arrive Nevermind, en 1991.

Cette fois, le disque sort chez DGC Records. Butch Vig produit l’album. La production gagne en précision et en profondeur. Les guitares restent énormes, mais elles laissent davantage de place aux mélodies.

Et surtout, les chansons deviennent immédiatement accessibles à un public beaucoup plus large.

C’est là toute la différence.

BleachNevermind
19891991
Sub PopDGC Records
Production bruteProduction plus ample
Riffs au premier planRiffs + mélodies au premier plan
Nirvana dans l’undergroundNirvana propulsé au premier plan
Identité en constructionIdentité devenue immédiatement reconnaissable

Mais réduire cette évolution à une histoire de budget ou de gros label serait trop facile. Nirvana ne passe pas simplement du petit au grand. Le groupe apprend à faire entrer ses contradictions dans ses chansons.

Le même ADN. Une autre formule.

Écoute Bleach. Tu entends un groupe qui adore les riffs lourds. « Blew », « School », « Negative Creep » : ça cogne, ça sature et tu serres les dents.

Puis écoute Nevermind.

Les guitares sont toujours capables de te décoller les tympans. Mais les mélodies prennent davantage de place. Les refrains deviennent des points d’accroche immédiats.

Et cette évolution ne sort pas de nulle part.

« About a Girl » était déjà sur Bleach.

C’est probablement le meilleur pont entre les deux albums.

La chanson prouve que Cobain possède déjà cette capacité à écrire quelque chose de simple, mélodique et mémorable. Sur Nevermind, cette facette ne disparaît pas derrière les guitares.

Elle devient centrale.

C’est presque comme si Nirvana avait trouvé la formule pour réunir ses deux personnalités : le bruit d’un côté, la mélodie de l’autre. Et cette fois, les deux fonctionnent ensemble.

Ten raconte une autre version de Seattle

Le parallèle devient encore plus intéressant quand on regarde ce qui se passe au même moment autour de Nirvana. En 1991, Pearl Jam sort Ten. Même ville. Même période. Et même scène alternative en pleine ébullition.

Mais Ten suit une autre route.

Pearl Jam conserve davantage les codes du rock classique. Les morceaux s’appuient sur des guitares puissantes, des structures plus développées et la voix immédiatement identifiable d’Eddie Vedder.

Nirvana, lui, va pousser le contraste. Un riff presque minimaliste. Un couplet calme. Puis une explosion. Encore. Et encore. Cette mécanique deviendra l’une des signatures de Nevermind.

D’ailleurs retrouve cette autre lecture de Seattle dans mon article consacré à Pearl Jam – Ten.

Les deux albums sortent en 1991. Les deux viennent de Seattle. Et les deux vont largement dépasser le cadre de la scène qui les a vus naître. Mais ils ne racontent pas la même histoire.

Nevermind ne remplace pas Bleach

Et c’est important.

Nevermind n’efface pas Bleach.

Il montre simplement ce qui arrive lorsque Nirvana dispose de nouveaux moyens, d’une production différente et surtout de chansons capables de toucher un public immense.

Bleach, lui, reste le témoignage d’un groupe encore en construction.

C’est même ce qui rend les deux albums intéressants à écouter l’un après l’autre.

Avec Bleach, tu entends Nirvana chercher sa voix.

Avec Nevermind, tu l’entends la trouver. Et entre les deux, il n’y a que deux ans. Mais ces deux années vont suffire à transformer trois types de Seattle en l’un des groupes les plus connus de la planète.

Et puis Nevermind est arrivé

Nirvana Nervermind
Nirvana Nervermind

Et puis, en septembre 1991, Nevermind débarque.

Le disque sort le 24 septembre chez DGC.

Et là, tout bascule.

Quelques années plus tôt, Nirvana jouait encore dans les petites salles de la scène underground de Seattle. Bleach avait trouvé son public, attiré l’attention des amateurs d’indie et fait circuler le nom du groupe. Mais rien ne laissait encore présager le séisme qui allait suivre. Sub Pop indique que Bleach avait d’abord vendu environ 40 000 exemplaires avant d’être propulsé sur la scène internationale par le succès de Nevermind.

Puis « Smells Like Teen Spirit » arrive.

Et soudain, Nirvana n’appartient plus seulement à Seattle.

Le public découvre Nevermind. Les radios s’en emparent. MTV aussi. Le disque devient un phénomène mondial. En quelques mois, le groupe change complètement d’échelle. Sub Pop rapporte que Nevermind avait déjà dépassé les quatre millions d’exemplaires vendus en neuf mois aux États-Unis.

Et dans le sillage de cette explosion, les regards reviennent forcément vers Bleach.

Le vieux disque n’a pas changé. Le monde, lui, vient de changer de façon de l’écouter.

Les morceaux enregistrés à Seattle en 1988 et 1989 prennent soudain une autre dimension. « About a Girl » ne ressemble plus seulement à une étonnante parenthèse mélodique. On y entend désormais, avec le recul, une facette de Cobain qui deviendra essentielle. Les riffs de « Blew », « School » ou « Negative Creep » ne sont plus seulement ceux d’un groupe underground.

Ils deviennent les premières traces d’un groupe que tout le monde connaît.

C’est là que le recul historique devient presque triché.

Nous connaissons la fin du film.

On sait que Nevermind va exploser. On sait que Nirvana va devenir gigantesque. On sait même que Bleach finira par dépasser largement son public d’origine.

Mais quand Bleach est sorti en juin 1989, personne ne pouvait écouter ce disque avec cette carte en main.

Et c’est peut-être ça, le plus fascinant.

Aujourd’hui, tu poses Bleach sur la platine et tu entends un album de Nirvana.

En 1989, tu entendais simplement trois types de Seattle qui venaient de faire un sacré boucan.

La légende, elle, n’était pas encore écrite.

Et aujourd’hui, les fans du grunge en pensent quoi ?

  • Et aujourd’hui, les fans du grunge en pensent quoi ?
    Des décennies après sa sortie, Bleach continue de revenir dans les discussions consacrées aux grands albums grunge. Sur Reddit, les amateurs du genre ne sont d’ailleurs pas tous d’accord sur la hiérarchie des classiques…

Alors, Bleach, ça vaut quoi aujourd’hui ?

Alors, la vraie question arrive.

Est-ce que Bleach mérite encore une place dans ta playlist ou est-ce qu’on l’écoute uniquement parce qu’il porte le nom Nirvana sur la pochette ?

Ma réponse tient en un mot : oui.

Mais pas pour les mêmes raisons qu’on écoute Nevermind.

Bleach n’est pas un album facile. Il ne cherche d’ailleurs jamais à le devenir. Le son reste brut. Les guitares mordent. La batterie cogne. Certains morceaux donnent presque l’impression que le groupe joue dans ta chambre avec les amplis branchés sur 11.

Et franchement, ça fait partie du plaisir.

Tu sens encore l’énergie du groupe. Rien ne paraît totalement aseptisé. Les imperfections restent visibles. La production de Jack Endino donne au disque une texture particulière, presque physique.

Tu n’écoutes pas seulement les chansons. Tu prends le son en pleine gueule.

Évidemment, tout n’a pas aussi bien vieilli.

Certains passages peuvent sembler répétitifs. Le disque manque parfois de variété. Et après avoir entendu Nevermind, In Utero ou même les morceaux live de Nirvana, certaines compositions de Bleach paraissent forcément plus rudimentaires.

Mais ce serait presque lui reprocher de ne pas être un album qu’il n’avait aucune raison d’être.

Parce que Bleach possède quelque chose que les productions plus ambitieuses peuvent parfois perdre : l’urgence.

« Blew » reste une ouverture monstrueuse. « School » s’accroche au cerveau avec trois idées et beaucoup trop de saturation. « Negative Creep » fonce droit dans le mur. Et « About a Girl » rappelle, au milieu de tout ce vacarme, que Cobain savait déjà écrire une mélodie capable de rester.

Puis il y a « Love Buzz ».

Une reprise, certes. Mais une reprise tellement marquée par Nirvana qu’elle s’intègre parfaitement au disque.

Alors oui, Bleach sonne daté par endroits.

Mais daté ne veut pas dire dépassé.

Le disque conserve une énergie que beaucoup d’albums plus propres ont perdue avec le temps. Il ne cherche pas à impressionner. Il ne cherche pas non plus à annoncer la révolution qui arrive.

Il joue, il tape fort. Il déborde parfois. Et c’est précisément pour ça qu’il fonctionne encore. Le plus intéressant reste pourtant ailleurs.

Tu découvres Bleach après Nevermind ? Alors tu risques de chercher le futur Nirvana à chaque morceau. Tu vas traquer les prémices de « Smells Like Teen Spirit », tu vas chercher In Utero, u vas écouter Cobain comme si chaque riff devait forcément annoncer quelque chose.

Mauvaise idée.

Écoute plutôt Bleach pour ce qu’il est.

Un premier album brut. Un disque de Seattle. Au final, un instantané d’un groupe qui cherche encore sa formule. Et une fois qu’on arrête de lui demander d’être Nevermind..on réalise qu’il n’a jamais eu besoin de l’être.

Mon avis sur Bleach

Nirvana Bleach

Je vais être honnête : je ne ressors pas Bleach pour écouter le Nirvana le plus accessible.

Je le ressors justement pour retrouver le groupe avant le mythe.

Il y a quelque chose de fascinant dans ce disque. Tout paraît encore possible. Nirvana n’a pas encore sa formule définitive. Cobain n’est pas encore devenu l’une des figures les plus reconnaissables du rock. Le groupe ne sait pas encore ce qui l’attend.

Et ça s’entend.

Bleach possède une urgence que les albums suivants transformeront sans jamais complètement la retrouver. Le son est brut. Les riffs sont lourds. Les mélodies apparaissent parfois au milieu du chaos comme si elles avaient réussi à s’échapper par accident.

C’est imparfait.

C’est parfois répétitif.

Mais c’est vivant.

Et finalement, c’est peut-être ça que j’aime le plus dans Bleach.

On n’écoute pas encore Nirvana comme une institution. On écoute trois types qui font du bruit dans une scène de Seattle et qui ne savent absolument pas que le monde va bientôt les regarder.

Alors oui, je le ressors encore.

Pas pour retrouver Nevermind.

Pour retrouver Nirvana avant que tout le monde ne sache qui était Nirvana.

Pourquoi Bleach reste important ?

Bleach reste important pour une raison simple : il capture Nirvana avant que le monde ne mette un nom sur le phénomène.

Le disque documente l’époque Sub Pop. Il garde la trace d’une scène de Seattle encore underground et d’un groupe qui cherche sa place au milieu du bruit.

Il montre aussi quelque chose d’essentiel chez Cobain : le riff ne suffit jamais vraiment. Derrière la saturation, il y a déjà la mélodie. « About a Girl » le prouve. Les albums suivants ne vont pas inventer cette facette. Ils vont simplement lui donner beaucoup plus de place.

Et surtout, Bleach n’est pas un brouillon de Nevermind.

C’est le moment juste avant la bascule. Le dernier instant où Nirvana appartient encore à Seattle avant que le monde entier ne vienne frapper à la porte.

Ce qu’on se demande encore sur Bleach

Quand est sorti Bleach de Nirvana ?

Bleach sort le 15 juin 1989 chez Sub Pop. Le disque arrive avant Nevermind et capture Nirvana à ses débuts dans la scène underground de Seattle.

Bleach est-il le premier album de Nirvana ?

Oui. Bleach est le premier album studio de Nirvana. Il précède Nevermind de deux ans et présente une formation différente de celle qui connaîtra ensuite le succès mondial avec Dave Grohl.

Qui a produit Bleach ?

Jack Endino produit Bleach. Les enregistrements ont lieu au Reciprocal Recording de Seattle. Son travail contribue largement au son brut et abrasif du disque.

Combien de chansons contient Bleach ?

La réponse dépend de l’édition. Le vinyle américain original compte 11 titres, tandis que le CD américain en compte 13.

Pourquoi « About a Girl » est-elle différente du reste de l’album ?

Parce qu’elle laisse davantage de place à la mélodie et aux influences pop de Kurt Cobain. Le morceau tranche avec les titres les plus lourds de Bleach. Il montre surtout que le songwriting mélodique de Cobain était déjà là avant Nevermind.

Bleach est-il considéré comme un album grunge ?

Oui, Bleach est généralement associé au grunge et à la scène de Seattle de la fin des années 1980. Mais le disque mélange aussi des influences punk, metal et rock alternatif.
Et c’est justement ce mélange qui lui donne son caractère.
Le grunge lui colle à la peau. Mais Bleach, lui, a déjà sa propre gueule.

Retour aux sources

Bleach le Nirvana avant la déflagration.

Sources et références :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *